De sa disparition

Après de nombreuses années au service du Très Haut, Robert Savoie disparaît en mai 1455. Il laisse derrière lui une lettre où il promulgue ses derniers voeux. Malade, affaibli, il s’agit d’une lettre qu’il compose réellement. Mais l’a-t-il vraiment envoyée? Cette idée est de plus en plus remise en question. Car de mystérieux évènements suggèrent le contraire.

D’abord, une missive envoyée au couvent franciscain de Bruz, pour ceux qui suivent de près la vie de S.E. Savoie a pu semer une puce à l’oreille. Mais bon… Qu’est-ce que cela signifierait?

Des évènements tout aussi mystérieux que sa disparition se sont produit à Bordeaux en février 1459. Savoie serait-il en vie? Son Éminence Rehael de Plantagenet est allé mener une enquête. Il semble, de fait, que cette histoire soit plus opaque qu’il n’en parait…

Et que dit Rome de tout cela? Quelle est la version officielle de ce pan de la vie de l’homme dévoué à son Église? Un tribunal spécial a été mis sur pied par le Carmélingue lui-même, afin de faire la lumière sur la question. Celui qui se prétend comme étant Robert Savoie a pu témoigner. Voici le récit qu’il fit de ces jours malheureux:

-Par où commencer?

J’imagine par le début…

J’étais à l’abbaye St-Louis. En train de brasser des papiers. Comme d’habitude. En fin de journée, mon neveu m’a indiqué que des pénitents voulaient venir me voir, ce qui est usuel. Je les ai donc reçu. C’était a priori des être charmants, qui désiraient une audience avec le Cardinal que j’étais. Que je suis. Enfin. Je commence à peine et m’égare déjà. Pardonnez-moi. Je reprends.

Ils m’expliquent: ce sont des Lucioles, contre lesquels j’avais récemment fait en sorte de prononcer un anathème, et qui désiraient se repentir. Mais ils ne voulaient pas aller en croisade, tel que suggéré par notre Église. Je leur ai donc offert l’hospitalité, leur offrant de travailler à l’abbaye, le temps de les en convaincre. Je ne pouvais pas savoir que c’était un prélude volontaire à un plan plus large. Je suis tombé dans le panneau. Une nuit, la troisième ou la quatrième, je ne sais plus, je me suis réveillé… Les yeux bâillonnés, et, de toute évidence dans un chariot, comme les cahots sur la route me l’indiquait. Tel a été le début de mon calvaire.

Je n’ai compris que plus tard, à savoir au bout de la route qui a duré je ne sais combien de jours. Déjà passablement affaibli par le voyage où j’ai été a peine nourrit, je me suis réveillé un jour… était-ce la nuit… je ne sais plus… Nous étions à l’intérieur de ce lieu que je n’ai pas quitté pendant tout ce temps. Ces mêmes êtres -je n’ai en ce jour aucun mot connu pour les qualifier- effectuaient ce qu’on pourrait qualifier de cérémonie. Déguisés en ce qu’ils prétendaient êtres les démons, ils invoquaient je n’ai d’abord pas compris trop quoi, je n’ai pas compris trop qui. Je n’étais pas dans mon état normal; j’avais devant moi le Sans Nom, d’une manière que je ne l’avais jamais vue: en groupe, déments, dansant autour de moi. Ils m’avaient installé sur une table, sur laquelle j’étais ligoté. Il m’aspergeaient de vin. Certains me tâtaient. Ils semblaient vouloir sortir quelque chose de moi, de mon âme. D’abord apeuré, je compris assez rapidement une chose: ils avaient besoin de moi en vie. Dès lors, j’ai commencé à prier afin qu’on me retrouve au plus vite.

Mais je n’étais qu’au début de mes peines, qu’au début de l’attente.

Ils répliquèrent ces cérémonies. Sans cesse, sans répit, et sans discontinuer.

L’un avait un chapeau tête de serpent qu’il mettait dès qu’il entrait dans la pièce. Je pense qu’il croyait ainsi revêtir le masque d’Asmodée, prince de la Luxure, et que cela lui donnait des pouvoirs exceptionnels. Dans les faits, évidemment, seule sa folie les lui donnaient. Ou du moins lui en donnait l’impression.

Puis, celui là, avec sa longue chevelure qu’il portait jusqu’aux genoux, avec ces tresses installées le long de son dos, comme deux grandes ailes, qui se colorait le corps pour qu’il obtienne cette teinte rougeâtre, couleur de la pierre d’Aliénor, disait-il. Afin, selon sa prétention, se se rapprocher de Satan, prince-démon de l’envie…

Ils jouaient une scène ou, recréant la vie d’Asmodée, ils prenaient par à une bacchanale qui n’en finissaient plus.

Ceux-ci s’étaient laissé engraisser au point de ne plus pouvoir bouger. Ceux là, formidablement athlétiques, ne juraient que pour leur apparence. Tous répétaient, comme une litanies, s’adressant au malheureux:

Ils me dirent un jour:

« Vous avez voulu nous exclure de la vie aristotélicienne? Nous allons te montrer ce qu’est vivre en dehors de la vie aristotélicienne. Tu verras tant de péchés que tu ne pensais pas qu’ils existaient. Puis, nous allons tous les réunir. Et te les faire vivre en direct, devant toi, tous en même temps. Ta conscience même ne pourra accepter ce que tes yeux te présenterons. Nous n’étions pas aristotéliciens? Ainsi en avez-vous décidé? Et bien voyez ce que vous avez créé. »

Car bon aristotéliciens ils croyaient être, jadis… Dure comme fer. Lucioles à la Grâce du Très-Haut! Et tout ceci n’était que leur réaction à ce que nous leur avions imposé. Enfin… prétendaient-ils. L’église aristotélicienne était la source de leur vie de pécheurs, depuis la prononciation de l’anathème, dont j’avais été l’initiateur… L’église les voulaient hérétiques? Ils avaient pris la décision de l’assumer. Pleinement. Ils répétaient sans cesse, continuellement, les paroles que j’ai lu dans la Vita de Lucifer dont je vous ferai grâce en cette audience.

Mon récit vous fera sans doute penser aux livres sur les anges-démons. C’est normal, dans la mesure où ils tentaient de refaire ces scènes. Soit disant pour les conjurer. S’en approcher. Se faire appeler par eux.

Tantôt copulant autour de moi tel Asmodée, en groupe, comme des animaux. Il allant par autres moments de péché de luxure en s’emplissant la pense comme s’ils ne mangeraient plus pour le restant de leurs vies. Les scènes, mes amis, sont indescriptibles.

Le travail synonyme d’asservissement était honni en leur communauté, comme dans celle D’Azazel, et n’inspirait que honte à celui qui continuait à vivre dans la vertu. A la moindre envie, le maître et ses disciples se servaient ou devrait-on dire volait tout sur leur passage.

Las de la vie et insatisfait, le maître, tel Lucifer, engagea quelques domestiques pour s’occuper de lui donner le confort qu’il n’avait pas eu. Il ne cultiva plus ses terres et passa ses journées à se morfondre dans son malheur. L’oisiveté l’avait ainsi envahit et il ne faisait rien d’autre que dormir et manger, lui qui n’avait jamais une minute à perdre pour ne rien faire. Pendant des mois avait mangé plus qu’il n’avait bougé, le maître était ainsi devenu gras et disgracieux.

En quelques semaines à peine la communauté d’hérétiques, tel Oanylone en une certaine époque, connaissait une période mouvementée et agitée par les remous du vice et et l’écume des péchés. La haine et la violence s’étaient emparées de toute ces membres, l’acédie avait gagné les travailleurs qui préférèraient les biens matériels aux biens spirituels, l’oisiveté avait gagné chacun des suivants du maître, alors qu’il était traité en exemple, comme Lucifer le fut à ces heures. Son attitude paresseuse et oisive se répandit rapidement au sein du cloaque qu’était devenu la communauté, et un véritable culte lui fut voué. La secte, diverse et variée, faisait qu’également bourgeois et riches s’adonnèrent, eux aussi à la paresse, faisant travailler les autres à leur place et, comme Lucifer, commencèrent à ne plus croire en rien. Les péchés d’acédie, de gourmandise, d’avarice, de colère, d’envie, d’orgueil et de luxure s’emparèrent de la secte. La créature sans nom qui rôdait parmi ces hommes et femmes insuffla son venin dans le cœur de ses faibles qui se retournèrent contre les plus forts qui résistaient, au début. Si bien que la guerre éclata entre eux et que la violence, le meurtre et la haine devinrent ce qui guidait la petite communauté.

Ces derniers appartenaient à la garde rapprochée du maître et œuvraient sur ses terres en se chargeant de récolter les biens des habitants et en leur faisant subir mille douleurs si ceux-ci refusaient. Ils firent donc selon sa volonté.

Le maître prêcha de tout sa haine. Son énergie décuplée par le soutien de la Bestia Innominata le guida pour insuffler à chacun le Désir que tout homme se devait d’avoir. Ce Désir était l’incarnation de toute la perversité humaine et de Satan. Il leur criait de vouloir, toujours et sans répit. Il les exhortait à désirer toujours plus, de devenir un désir à part entière, comme une fin en soi.

Cela dura des mois, des années. Inlassablement. Pendant tout se temps, je luttai. Je résistai au plus fort de moi-même. J’ai du me remémorer sans arrêt qui j’étais. Ce que nous étions tous. J’ai relu en ma tête dix fois, cent fois, le Livre des Vertus. La vie de St-François. Celle des archanges, en appel à l’aide et en défense de mon âme.

Heureusement, leur raisonnement tordu était qu’ils avaient besoin de moi en vie. Si bien qu’ils me nourrissaient au minimum. Ils pensaient ainsi, sans doute, m’avoir à l’usure. Ils ont eu ma vigueur, ma santé, mais pas ma foi. Sainte Galadrielle et Sainte Raphaëlle étaient à mes côtés. Je les implorais. De toute évidence, elles m’ont entendue.

Puis, un jour, tout à basculé.

Ils avaient selon eux tout essayé. Mangé à plus faim. Bu à plus soif. Vécu dans la luxure, dans le péché, dans la haine et dans l’envie. Pourtant, tel le Très Haut qui les avaient rejeté, il semblait maintenant que s’était le Sans Nom qui ne les voulaient pas.

Le maître réuni donc un jour tous ces comparses, leur demandant de se placer en un grand cercle autour de lui. Il avait allumé maintes bougies. L’atmosphère lugubre n’annonçait que du malheur… « Mes frères, mes soeurs », leur dit-il, « la passion de Savoie nous a trompé. Rome elle même se trompe. La vie n’est pas ici, sur Terre. Elle s’envient. Ensuite. Après. Nous sommes ici que de passage. Nous sommes en pleine chambre de gestation. Demain débutera la Vie, la Vrai. Demain, ensemble, nous boirons cette élexir. Et ainsi, notre vie débutera.»

Chose qu’ils firent. Ils burent tous à même la carafe qui fît le tour du cercle. Le dernier à boire pu voir le premier s’affaler par terre tellement le poison qu’ils avaient bu était intense. Je fus témoin des évènements. J’avais depuis longtemps perdu toute capacité à parler, comme à m’émouvoir. Mais cette scène me redonna par contre cette dernière faculté.

«J’ai failli, mes amis», me dis-je alors. «Je n’ai pas réussi à vous garder parmis nous. Que pourrais-je faire de mieux la prochaine fois? Faites qu’il y aille une prochaine fois!»

Enduit dans ma crasse et couvert de mes propres excréments, je jurai alors qu’il devait y en avoir une. Je m’efforçai de récupérer chaque once de vie que j’avais en moi. Je devais continuer. Je devais vivre. Afin de continuer ma mission.

Cependant je n’avais plus de chance. Plus de chance d’être nourri. D’être abreuvé. J’étais ligoté sur mon lit de fortune, et plus personne ne pouvait rien pour moi. Alors j’ai prié. Seuls les anges pouvaient veiller sur moi. J’ai prié, Très-Haut tout puissant ce que j’ai prié!

J’ai refais mes voeux. De fidèle. De prêtre. D’homme. Puis, une nuit -était-ce le jour?- on m’entendit.

Je sentis alors mon estomac se remplir, par la communion que Sainte Galadrielle m’offrait. Mon esprit transforma mon appétit en pain, grâce au don divin, et je pu vivre un jour de plus. Combien de jours allais-je pouvoir tenir ainsi? Je ne pouvais pas le savoir. Mais c’était mon seul but. Je priai avec ferveur, sans intermission. Que serait-il arrivé si S.E. Rehael n’avait pas reçu cette lettre? Si il était arrivé quelques semaines, quelques jours plus tard? Je ne suis pas en mesure de savoir…

La conclusion de de l’audition, est sans appel…

« Personne n’ayant parlé, ni ne s’étant opposé à ce que l’on reconnaisse à Robert Savoie son identité, que toute personne qui en douterait se taise maintenant à Jamais.
Que toute personne sache que contester ce jugement de la Saincte Inquisition, serait s’exposer aux pires sanctions de la part de celle-ci. »

Dixit le Cardinal Carmélingue Clodeweck.

Ainsi, un nouveau chapitre se tourne dans la vie de Robert Savoie, qui, de fait, peut réaliser son rêve: redevenir simple fidèle parmi les fidèles, et retrouver sa véritable mission: prêcher, prêcher et encore prêcher la parole du Très Haut… Simplement, tout simplement….

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